L’INAUGURATION DE LA PLAQUE APPOSÉE SUR LA MAISON où MAURICE RAVEL COMPOSA DAPHNIS ET CHLOÉ

DISCOURS prononcé le 27 juin 1969

par M. EMMANUEL BONDEVILLE

Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts

 

Nous somme réunis pour honorer la mémoire de Maurice Ravel et marquer l’endroit[1] où l’une de ses œuvres les plus célèbres, la plus célèbre peut-être, a été composée.

Honorer la mémoire de Maurice Ravel est un devoir facilement accompli par tous ceux qui ont le souci de la supériorité intellectuelle.

Cet indépendant formé aux disciplines les plus fécondes a connu pendant sa vie la gloire mondiale.

Sans nous soucier des écoles, en retenant seulement les œuvres qui ont enrichi notre patrimoine, qui ont marqué une date dans l’expression de la sensibilité humaine, nous savons que ce fut une période bienheureuse pour la musique que celle qui vit naître les créations de Saint-Saëns, de Fauré, de Debussy, de Florent Schmitt, de Ravel, de Stravinsky.

Évoquons simplement les soirées des mélomanes qui pouvaient assister en 1911 à la première représentation du Martyre de Saint Sébastien, entendre en 1912 Daphnis et Chloé et en 1913 Le Sacre du Printemps.

Rarement une période de l’histoire de la musique a présenté une telle floraison et nous savons aujourd’hui que les trois œuvres que je viens de citer étaient des chefs d’œuvre.

À vrai dire, dès leurs premières compositions, on comprit que ces musiciens illustreraient leur époque. En ce qui concerne Maurice Ravel, dès le début du siècle, Jeux d’eau, le Quatuor à Cordes, Schéhérazade, les Miroirs révélèrent une maîtrise qui devait sans cesse s’affirmer.

Jamais le nom de « Maître » n’a été plus mérité. La richesse de la pensée, sa puissance poétique trouvent dans leur expression une sûreté de forme jamais en défaut. Sûreté de forme, certes, et aussi sûreté de langage. Une armature d’une inébranlable robustesse construit un cadre qui abrite les riches arabesques, l’harmonie aux fermes agrégations où la hardiesse s’unit à la clarté classique.

Ravel disait lui-même :

« Je trace des horizontales et des verticales puis, pour parler comme les peintres, je patauge ». Modestie réelle qui garde et cache les secrets du magicien.

Qu’il s’agisse de compositions pour piano comme les Miroirs, vocales comme Schéhérazade, du Trio pour piano, violon et violoncelle, de la Valse, des concertos, nous pourrions énumérer toutes ses œuvres pour montrer qu’elles sont marquées par cette maîtrise où la forme et le fond s’unissent pour atteindre la perfection.

La perfection, c’est bien de cela qu’il s’agit quand nous évoquons Daphnis et Chloé.

Quand Diaghilev lui commanda cette œuvre pour les ballets russes, Ravel connut ces hésitations qui marquent les talents les plus authentiques et l’on sait qu’il éprouva bien des doutes avant de construire définitivement la Bacchanale apothéose sonore qui donne au roman de Longus sa conclusion faite de poésie et de force dans le plus éblouissant éclat.

Pendant longtemps, on connut l’œuvre surtout par le 2e suite que Ravel en avait extraite pour les Concerts symphoniques. On doutait du succès de la réalisation complète du ballet à la scène. Aujourd’hui depuis que l’œuvre a conquis, avec les décors de Chagall et la chorégraphie de Skibine, sa place permanente parmi les succès des soirées des ballets de l’Opéra, nous pouvons l’entendre souvent dans son intégralité et mieux juger ses vertus.

Ainsi se trouve justifiée l’ampleur des moyens mis en jeu, telle l’utilisation des chœurs. Seules les voix pouvaient donner, par exemple, le caractère mystérieux et troublant qui unit les deux premières parties, de la détresse de Daphnis à l’irruption des pirates. La naissance d’une œuvre devenue aussi familière aux musiciens qu’aux fidèles du ballet ne fut pas sans orages. Diaghilev doutait de l’avenir de l’œuvre. Fokine, auteur du livret, et l’étoile Nijinski ne s’entendaient guère. La préparation scénique était insuffisante. Mais le miracle, fréquent au théâtre, intervint : la première représentation fut un succès.

La constante adaptation de la musique au sujet, la puissance évocatrice et la force de certains passages : la Danse guerrière, La Danse générale, suffiraient pour illustrer les faces éblouissantes du génie de Maurice Ravel. Il est impossible d’entendre le Lever du Jour sans avoir conscience de se trouver en face d’une réalisation qui place son auteur parmi les plus prestigieux de l’histoire de la création artistique.

Le miracle est que cette évocation des premières heures de l’aube, où les bruits les plus harmonieux s’éveillent autour de l’homme n’est pas réalisée dans un flou poétique et imprécis. Au contraire, la main ferme du maître, qui adorait la nature, commande les épanchements qu’elle nous offre et les traduit avec une plénitude, une sûreté d’accent où nulle faiblesse n’a sa place. Il ne s’agit pas de sonorités estompées où les propriétés des timbres peuvent se voiler, perdre leur caractère. Bien au contraire les courbes s’affirment, les richesses sonores se superposent et la clarté domine sans cesse. C’est la netteté de la pensée du musicien, la sûreté de sa réalisation dans le choix des thèmes, des instruments, des nuances qui entraînent l’émotion née, non pas de sensations sans sources réelles, mais de la certitude du but vidé, du choix des moyens et de cet incomparable frémissement de la sensibilité éveillée seulement par la perfection.

En célébrant l’artiste, nous honorons aussi l’homme.

Les lettres de Maurice Ravel confirment ce que ses intimes ont toujours loué : sa discrétion, son refus de s’épancher, cette absence de satisfaction devant l’œuvre accomplie, mais au contraire le constant souci de réaliser l’œuvre parfaite dont il sait le caractère de cime inaccessible. Soucieux d’ordre, méticuleux dans son comportement personnel comme dans l’édification de ses créations artistiques, dédaigneux du laisser-aller, mais ami des formes raffinées, il garde une constante élégance, une distinction, une réserve, une maîtrise de soi que René Chalupt discerne dans sa graphologie et que sa vie illustre sans cesse.

Désintéressé, généreux, dévoué envers ceux qu’il aime ou qui lui demandent conseil, il s’attache à ses amis et mérite qu’une enthousiaste cohorte le soutienne dès ses débuts. À ces amis, il montre la profondeur de son affection : sur un poème de Tristan Klingsor, il écrit Schéhérazade ; à Léon-Paul Fargue, Paul Sordes, Calvocoressi, Ricardo Viñès, Maurice Delage, il décide les Miroirs.

Les voyages l’enchantent. Les moulins de Hollande semblent lui apporter les bibelots rares dont il raffole : « En route, écrit-il à Delage, un spectacle des plus magnifiques : un lac bordé de moulins. Dans les champs, des moulins jusqu’à l’horizon. De quelque côté que l’on regarde, on ne voit que des ailes qui tournent. On finit par se croire automate soi-même à l’aspect de paysage mécanique ».

Plus surprenant, au premier abord, nous paraît son enthousiasme devant les usines quand il est en bateau sur le Rhin : « Ce que j’ai vu hier sera gravé au coin de l’œil, en compagnie du port d’Anvers. Après une journée vaseuse sur un fleuve très large entre des rives désespérément plates, sans caractère, on découvre une ville de cheminées, de dômes crachant des flammes et des fumées roussies ou bleues. C’est Haum, fonderie gigantesque dans laquelle travaillent jour et nuit 24 000 ouvriers. Ruhrort étant trop loin nous faisons escale ici. Tant mieux car nous n’aurions pas vu ce spectacle prodigieux. On est descendu jusqu’aux usines à la nuit tombante. Comment vous dire l’impression de ces châteaux de fonte, de ces cathédrales incandescentes formidables coups de marteau qui vous enveloppe. Partout un ciel rouge, sombre et ardent ».

Il redit son enthousiasme exprimé dans un lyrisme imprévu : « Un soleil très pâle, très haut. À chaque instant des masses bleues se découvrent à travers le brouillard jaune. Puis, on perçoit  comme de grands palais de féerie. Ce sont toujours les usines monumentales dont la région est couverte ».

Ceux qui ont traversé la Ruhr de nuit connaissent cet éblouissement. Mais on ne savait pas Ravel si proche du Verhaeren des Villes tentaculaires ou des Forces tumultueuses.

Malgré ces joies du voyage, il est heureux dans le retour : « Dans moins d’une semaine, nous serons ensemble, parlant de tout ce qu’on s’est écrit et qu’on pense… Je ne puis dissimuler ma joie du retour. C’est ça qui est le plus fort, malgré la nostalgie d’un voyage éblouissant dont je garderai longtemps le souvenir magnifique ». Et quand ses amis sont absents, il s’ennuie et se met au travail avec acharnement.

Précieuses confidences d’une âme plus secrète que toute autre et qui, se croyant trompée par un ami lui crie : « Voyons mon vieux, vous deux, vous surtout, vous connaissez le côté un peu ridicule de mon caractère, ma sensibilité ».

Ses premières œuvres montrent ses affinités poétiques : Clément Marot, Verlaine, Mallarmé. Il faut y ajouter Baudelaire. Mais il est tout de suite sévère envers lui-même. Il trouve certaines de ses mélodies « trop juvéniles ». Seule Sainte, de Mallarmé, compte. Quand il fait entendre l’orchestration d’Une barque sur l’Océan, aux Concerts Colonne, non satisfait de lui-même, il retire l’œuvre.

Ses débuts n’ont pas été faciles. L’Ouverture pour Schéhérazade est sifflée. Les Histoires naturelles font crier au scandale.

Il ne travaille qu’après une longue gestation. Dès 1908 il parle du Trio qui ne sera composé qu’en 1914.

Albert Carré, directeur de l’Opéra-Comique, entend l’Heure espagnole en 1907 : « Il a commencé par trouver le sujet un peu scabreux, écrit Ravel. Cela ne vous surprendra pas étant donné l’austérité des mœurs du sévère directeur ». Puis il apprend que Carré croit que l’œuvre ne sera pas comprise. « Je sais bien, ajoute-t-il, avec son ironie implacable, que c’est un peu abstrait ».

C’est dans l’exposé des buts qu’il s’est assignés en écrivant cette œuvre, régénérer l’opéra-bouffe italien, qu’il affirme ce que nous ferons bien de répéter souvent : « La langue française aussi bien qu’une autre, a ses accents, ses inflexions musicales. Et je ne vois pas pourquoi l’on ne profiterait pas de ces qualités pour prosodier juste ».

Ses jugements montrent une indépendance complète et rectifient des assertions tendancieuses trop répandues naguère. Il transcrit les admirables Nocturnes de Debussy dont il regarde le troisième, Sirènes, comme « peut-être le plus parfaitement beau », défend Pelléas qu’il entend mal interpréter, loue les Préludes qu’il qualifie « admirables chefs-d’œuvre », confie à un ami : « C’est à l’audition du Prélude à l’après-midi d’un faune que je compris ce qu’était la vraie musique ».

À Florent Schmitt il dit sans tarder sa joie après l’audition du Psaume et il montre un rare exemple d’élévation dans ses jugements, de conception généreuse et large face aux créations de l’esprit : « Ce qui me fait espérer que mon emballement passionné est quelque peu perspicace, c’est que nos tendances ne sont pas tout à fait les mêmes. Mais qu’importe ! Ce qui compte, c’est la musique prenante et profonde dont votre œuvre est bourrée à faire éclater l’Institut ».

Souvent des appels sont adressés à des passants pour leur rappeler seulement un nom et pour les amener à réfléchir sur les fins dernières de l’homme. Ce soir c’est bien plus que cela que nous apportons sur cette avenue. Loin d’être seulement évocatrice d’une disparition qui a laissé dans la musique française un deuil jamais effacé, cette inscription évoque l’une des œuvres les plus enchanteresses du Trésor humain où de l’aube au soir les rayons du soleil réchauffent l’ardeur et l’enthousiasme. Le nom de Maurice Ravel suffit pour que nos pensées retrouvent sur-le-champ l’exemple de la noblesse de l’homme et de l’artiste dans sa vie, dans ses créations.

Il a entendu l’admirable conseil d’Anatole France et le fait vivre pour nous aux heures de doute, quand les ténèbres menacent : « L’artiste doit aimer la vie et nous montrer qu’elle est belle. Sans lui, nous en douterions ».



[1] 4 avenue Carnot, à Paris.